Accidents physiologiques des légumes-fruits en forte chaleur : les reconnaître et les limiter
En période de vague de chaleur, une part importante des défauts observés sur tomate, aubergine, poivron, concombre et courgette n’est pas d’origine parasitaire. Ce sont des accidents physiologiques, c’est-à-dire des désordres provoqués par la température, le rayonnement, le stress hydrique ou un déséquilibre de nutrition, sans intervention d’un agent pathogène. Les confondre avec une maladie conduit à des traitements inutiles et fait passer à côté du véritable levier, qui relève de la conduite de culture. Cet article décrit les principaux désordres non parasitaires liés à la chaleur, les critères pour les distinguer d’une maladie, leurs facteurs déclenchants chiffrés et les leviers correctifs. Il ne revient pas en détail sur la conduite climatique générale (ombrage, hygrométrie, taille, récolte), traitée dans des articles dédiés vers lesquels il renvoie ; ces leviers sont mentionnés ici pour leur seul effet sur les accidents.
- Nécrose apicale (cul noir)
- Coup de soleil et échaudage des fruits
- Coulure et blocage de nouaison à la chaleur
- Microfissures et éclatement des fruits
- Décolorations et défauts de maturation (collet vert ou jaune, blotchy ripening)
- Brûlures de feuillage et avortement de fleurs
Le principe commun : distinguer un accident d’une maladie
Trois critères permettent de rattacher un symptôme à un accident physiologique plutôt qu’à une maladie : Absence de signe de l’agent pathogène : pas de sporulation, pas de feutrage, pas de progression de type pourriture humide active. Les tissus atteints sont nécrosés ou décolorés mais restent secs et biologiquement sains. Répartition liée à l’exposition : les lésions se concentrent sur les faces exposées au soleil, sur les organes jeunes en croissance active, ou apparaissent simultanément sur de nombreux plants après un épisode climatique daté, ce qui n’est pas le mode de diffusion d’un parasite. Sensibilité variétale marquée : un même désordre peut n’apparaître que sur une variété conduite dans les mêmes conditions que ses voisines. Les tomates de type cœur de bœuf et les variétés allongées sont des repères classiques de sensibilité. Une réserve : une lésion physiologique superficielle peut être colonisée secondairement par des champignons saprophytes ou par des bactéries opportunistes (Pseudomonas spp. par exemple). La cause initiale reste l’accident ; la contamination est une conséquence.
Nécrose apicale (cul noir, blossom end rot)
Symptôme distinctif
La nécrose apicale se manifeste par une zone nécrosée à l’apex du fruit, à l’extrémité opposée au pédoncule (point pistillaire). La lésion débute par une plage déprimée d’aspect translucide ou aqueux, puis évolue en nécrose sèche brun-noir. Sur courgette et concombre, elle touche l’extrémité stylaire. La localisation constante à l’apex et l’absence de pourriture molle progressive la distinguent d’une attaque de Botrytis ou de pourriture bactérienne.
Cause
Le désordre traduit un déficit en calcium dans les tissus de l’apex du fruit. Ce n’est pas, dans la majorité des cas, une carence du sol : c’est un défaut de transport du calcium vers le fruit par le xylème. Le calcium est peu mobile et n’est véhiculé que par le flux de sève brute. Toute irrégularité de l’alimentation en eau, tout stress hydrique, mais aussi un excès d’azote ou de potassium (qui entrent en concurrence avec le calcium à l’absorption) limitent son arrivée à l’apex, partie du fruit la moins bien alimentée. Un essai INRAe conduit sur 18 variétés en moyenne montre l’effet de la régularité de l’irrigation : avec une irrigation régulière mais réduite de 30 %, l’incidence atteint environ 2 fruits atteints par m², contre environ 0,1 fruit par m² en irrigation normale. C’est donc bien le déficit et l’irrégularité de l’eau, davantage que la teneur du sol en calcium, qui pilotent l’accident.
Cultures et variétés sensibles
Les tomates allongées (type Roma, San Marzano, cornue) et les gros fruits charnus sont les plus exposés, de même que le poivron. Les conduites en contenant, plus sujettes aux à-coups d’humidité, accentuent le risque.
Leviers
Régularité avant tout : irrigation fractionnée pour éviter l’alternance sec/humide. Un repère de besoin en pleine production est de 4 à 5 mm/jour, porté à 8 mm/jour par temps ensoleillé et venté. Le goutte-à-goutte garantit cette régularité mieux que des apports espacés. Faire le plein du sol dès les premières chaleurs annoncées, en s’appuyant sur la réserve utile de la parcelle pour ne pas noyer la culture. Maîtriser la fertilisation : éviter les excès d’azote et de potassium qui induisent une carence calcique relative. Retirer les fruits atteints plutôt que les laisser mûrir : ils n’évolueront plus et continuent de mobiliser de l’énergie et des nutriments. Les apports calciques foliaires ont un effet limité sur ce désordre, le calcium pénétrant mal le fruit ; la régularité de l’eau reste le levier déterminant.
Coup de soleil et échaudage des fruits (sunscald)
Symptôme distinctif
Le coup de soleil apparaît sur la face du fruit exposée au rayonnement direct, sous forme d’une plage décolorée blanchâtre à grisâtre, légèrement déprimée, à texture parcheminée. La décoloration est systématiquement blanche au départ et peut se nécroser avec le temps. La localisation stricte sur la face exposée et l’absence de progression infectieuse l’écartent d’une maladie ; la lésion peut toutefois être colonisée secondairement.
Facteurs déclenchants
L’accident est favorisé par une exposition directe et brutale des fruits, le plus souvent après un effeuillage excessif ou la disparition brutale du couvert foliaire (dégât de ravageur, défoliation). Le risque culmine lorsque le rayonnement intense se combine à des températures de fruit dépassant 35 à 38 °C. Le passage soudain d’une situation ombragée à une exposition directe (effeuillage massif en pleine vague de chaleur, retrait brusque d’un ombrage) est un déclencheur fréquent. En plein champ, les fruits sont les plus touchés ; sous abri, ce sont plutôt les brûlures de feuillage qui dominent.
Leviers
Effeuillage modéré et progressif : conserver un couvert foliaire suffisant pour ombrer les bouquets, ne jamais effeuiller massivement juste avant ou pendant un pic de chaleur. La conduite de l’effeuillage est détaillée dans La taille des cultures. Ombrage des abris : il limite les coups de soleil sur fruits (poivron notamment) en abaissant la température sous abri. Les techniques et doses sont détaillées dans Ombrage des abris. Ombrage des cultures sensibles en plein champ, en priorisant les jeunes plantations. Éviter tout retrait brutal d’ombrage en période chaude.
Coulure et blocage de nouaison à la chaleur
Symptôme distinctif
La coulure se reconnaît à des bouquets ou des ébauches de fruits qui jaunissent, brunissent et chutent, alors que le feuillage reste vert et la plante vigoureuse. Le décalage entre une plante d’aspect sain et une absence de nouaison est l’indice à surveiller. Sur courgette et courges, les jeunes fruits non fécondés jaunissent à l’extrémité puis se nécrosent et se détachent.
Facteurs déclenchants chiffrés
La nouaison de la tomate est optimale pour des températures de l’ordre de 21 à 29 °C le jour et 18 à 21 °C la nuit. Au-delà, la fécondation se dégrade : Au-delà d’environ 35 °C le jour, la viabilité du pollen chute fortement ; le développement du pollen est le stade le plus sensible à la chaleur. Nuits chaudes au-dessus de 20 à 21 °C, combinées à des jours dépassant 32 °C : la nouaison, le poids des fruits et le rendement diminuent, même sur plante bien alimentée en eau. Le poivron et l’aubergine répondent à la même logique : excès thermique et nuits chaudes pénalisent la nouaison. Chez la courgette, plante monoïque dont la fleur femelle doit être pollinisée rapidement, la chaleur et la baisse d’hygrométrie dégradent la qualité du pollen et l’activité des pollinisateurs, ce qui se traduit par de la coulure. Une charge en fruits trop élevée accentue la concurrence et le phénomène.
Leviers
Abaisser la température nocturne et diurne : la conduite climatique (aération nocturne maximale, bassinages, ombrage) pour ramener la nuit sous le seuil critique et écrêter les pics diurnes est détaillée dans Guide : gérer l’hygrométrie sous abris et Ombrage des abris. Soigner les conditions de pollinisation en cucurbitacées : maintenir une hygrométrie correcte et préserver l’activité des pollinisateurs ; les bourdons restent actifs dès 8 à 10 °C et tolèrent mieux les conditions dégradées que les abeilles. Ne pas surcharger la plante en période de stress thermique.
Microfissures et éclatement des fruits (cracking, russeting)
Symptôme distinctif
Deux désordres voisins sont à distinguer. Les microfissures physiologiques (ou russeting, liège) se présentent comme de nombreuses craquelures superficielles de l’épiderme, de quelques dixièmes de millimètre à un ou deux millimètres de long, concentrées autour de la zone pédonculaire, donnant un aspect liégeux. Les fentes de croissance (éclatement) sont des fissures plus profondes et plus étendues, longitudinales, radiales ou concentriques, localisées surtout dans la zone pédonculaire et parfois stylaire. L’origine mécanique (déchirure des tissus) et la localisation typique les distinguent d’une lésion parasitaire ; les blessures peuvent ensuite être colonisées.
Facteurs déclenchants
Ces accidents résultent d’à-coups de croissance et de variations brutales d’alimentation en eau et d’hygrométrie. Une croissance trop rapide, ou la reprise d’une irrigation forte après une période de restriction, gonfle brutalement le fruit dont l’épiderme ne suit pas. Le russeting est favorisé par la présence d’eau (irrigation, pluie, rosée) restant trop longtemps sur le fruit lors de périodes où les matinées demeurent fraîches, et par les fortes amplitudes d’hygrométrie.
Leviers
Éviter les à-coups d’irrigation : conduire en fractionné, ne pas alterner restriction marquée et apports massifs. Ne pas irriguer en période de faible activité de la plante (de la fin de journée jusqu’au début de matinée) pour ne pas laisser d’eau libre sur les fruits. Maîtriser l’hygrométrie sous abri et limiter les amplitudes (gestion des bassinages, de l’aération et des amplitudes hygrométriques détaillée dans Guide : gérer l’hygrométrie sous abris), afin que feuillage et fruits sèchent avant la nuit. Contrôler la fertilisation azotée pour éviter les poussées de croissance.
Décolorations et défauts de maturation (collet vert ou jaune, maturation irrégulière, blotchy ripening)
Symptôme distinctif
Le collet vert ou jaune se manifeste par la persistance d’une coloration verte ou jaune à l’épaule du fruit (zone pédonculaire), tandis que le reste rougit normalement ; la chlorophylle ne s’y dégrade pas. La maturation irrégulière (blotchy ripening) donne des plages mal pigmentées, blanchâtres ou grisâtres, internes ou en surface. Ces défauts ne provoquent ni pourriture, ni nécrose, ni sporulation : le fruit reste ferme et sain. Le collet resté dur ne mûrira pas, il est inutile de retarder la récolte pour cette raison ; les repères de récolte sont rappelés dans Récolter au bon moment.
Facteurs déclenchants
La synthèse du lycopène, pigment rouge de la tomate, est optimale entre 20 et 25 °C et se trouve inhibée au-delà de 30 °C, la plante orientant alors la voie vers le β-carotène : les zones concernées ne rougissent pas. Le phénomène est aggravé par : Un excès de lumière directe sur les fruits, notamment après un effeuillage excessif qui les expose au rayonnement. Un déséquilibre de fertilisation, en particulier un déficit en potassium, le potassium intervenant dans la maturation et la coloration. Une irrigation irrégulière, qui perturbe l’accumulation des sucres et des pigments. La sensibilité varie fortement selon les variétés.
Leviers
Limiter les pics thermiques et l’excès de rayonnement sur les fruits par l’ombrage des abris et un effeuillage mesuré conservant l’ombrage des bouquets. Assurer une nutrition potassique suffisante et équilibrée pendant la phase de grossissement et de maturation. Maintenir une irrigation régulière.
Brûlures de feuillage et avortement de fleurs
Symptôme distinctif
Les brûlures solaires sur feuilles se traduisent par une décoloration systématiquement blanche, qui peut se nécroser avec le temps, et par des nécroses allongées sur les organes jeunes en croissance active. Elles touchent les faces exposées et apparaissent après un épisode de fort rayonnement. L’enroulement physiologique du feuillage de tomate, fréquent en forte chaleur, est un mécanisme de protection : sans conséquence sur les vieilles feuilles, il devient problématique s’il gagne les jeunes feuilles, dont l’enroulement est irréversible et bride la photosynthèse. L’avortement de fleurs accompagne souvent ces épisodes (voir la section coulure).
Facteurs déclenchants et leviers
Sur cultures déjà bien développées, les brûlures de feuilles ont peu de conséquences. La vigilance porte sur les jeunes plants, qui peuvent ne pas repartir après une brûlure sévère. Les leviers sont les mêmes que pour les coups de soleil sur fruits : Anticiper par l’ombrage des abris et des cultures sensibles, en priorisant les jeunes plantations en plein champ (voir Ombrage des abris). Conduite climatique adaptée (bassinages réguliers en journée, aération maximale de jour comme de nuit) pour faire baisser la température sous abri, détaillée dans Guide : gérer l’hygrométrie sous abris. Effeuillage modéré pour ne pas exposer brutalement organes et fruits (voir La taille des cultures).
Le rôle transversal de l’ombrage
L’ombrage des abris (blanchiment à l’argile, voiles, filets) est le levier transversal le plus efficace contre la majorité de ces accidents : coups de soleil sur fruits et feuilles, nécrose apicale, collet jaune, brûlures de têtes de concombre. En abaissant la température sous abri d’environ 5 °C, il écrête les pics thermiques responsables de la plupart des désordres décrits ci-dessus. Le choix de la technique, les doses de kaolinite, le mouillage, le moment d’application et le déblanchiment sont traités en détail dans l’article dédié Ombrage des abris. On retiendra ici seulement qu’un blanchiment trop précoce sous tomate peut retarder la maturation des premiers fruits : il s’anticipe en fonction du stade de la culture et de la météo annoncée.
Tableau de synthèse
| Accident | Symptôme distinctif | Cause | Levier principal |
|---|---|---|---|
| Nécrose apicale (cul noir) | Nécrose sèche brun-noir à l’apex du fruit (point pistillaire), tissus secs | Déficit de calcium dans le fruit par défaut de transport, lié à l’irrégularité ou au déficit d’eau ; excès d’azote ou de potassium aggravant | Régularité de l’irrigation (fractionné, goutte-à-goutte) ; maîtrise N et K ; retrait des fruits atteints |
| Coup de soleil des fruits | Plage blanchâtre déprimée, parcheminée, sur la face exposée au soleil | Exposition directe et brutale après effeuillage excessif ; température de fruit > 35-38 °C sous fort rayonnement | Effeuillage modéré et progressif ; ombrage des abris et des cultures sensibles |
| Coulure / blocage de nouaison | Fleurs et ébauches qui jaunissent et chutent, plante par ailleurs vigoureuse | Pollen peu viable au-delà d’environ 35 °C le jour ; nuits > 20-21 °C et jours > 32 °C ; pollinisation dégradée en cucurbitacées | Aération nocturne pour abaisser la nuit ; ombrage et bassinages le jour ; ne pas surcharger la plante |
| Microfissures / éclatement (cracking, russeting) | Craquelures superficielles liégeuses (0,2 à 2 mm) zone pédonculaire, ou fentes plus profondes radiales/concentriques | À-coups de croissance et de l’alimentation en eau ; eau restant trop longtemps sur le fruit ; fortes amplitudes d’hygrométrie | Irrigation fractionnée sans à-coups ; ne pas irriguer en fin de journée ; maîtrise de l’hygrométrie et de l’azote |
| Collet vert/jaune, maturation irrégulière (blotchy) | Épaule restant verte ou jaune, plages mal pigmentées, fruit ferme et sain | Synthèse du lycopène inhibée > 30 °C ; excès de lumière sur fruits ; déficit en potassium ; irrigation irrégulière | Ombrage et effeuillage mesuré ; nutrition potassique suffisante ; irrigation régulière |
| Brûlures de feuillage / enroulement | Décoloration blanche du limbe se nécrosant ; enroulement irréversible des jeunes feuilles | Fort rayonnement et chaleur, exposition brutale ; vigilance sur jeunes plants | Ombrage des abris ; bassinages et aération maximale ; effeuillage modéré |
Sources
- Ephytia – INRAe — Tomate : nécrose apicale sur fruits (cause calcique, variétés allongées et gros fruits sensibles, essai irrigation 30 % en moins)
- Ephytia – INRAe — Courgette et courges : nécrose apicale
- Ephytia – INRAe — Tomate : brûlures solaires des fruits
- Ephytia – INRAe — Aubergine : brûlures solaires (feuilles et fruits)
- Ephytia – INRAe — Tomate : collet vert ou jaune sur fruits (température, lumière, déficit en potassium)
- Ephytia – INRAe — Tomate : microfissures physiologiques des fruits (russeting)
- Ephytia – INRAe — Tomate : fente de croissance des fruits (éclatement)
- Ephytia – INRAe — Courgette et courges : coulure des fruits
- GRAB / RefBio PACA maraîchage (C. Mazollier, ISSN 2266-5013) — Dossier spécial blanchiment des abris (doses kaolinite 5 % / 8 %, -5 °C, déblanchiment acide citrique)
- Réussir fruits & légumes — Courgette : améliorer la pollinisation et la nouaison (coulure, activité des pollinisateurs)
- Réussir fruits & légumes — Ce qu’il faut savoir pour blanchir ses abris
Article rédigé pour l’APABA par Clotaire. Merci de nous remonter vos retours et observations terrain pour enrichir cette ressource.
