Pourquoi ombrer en serre froide
Sous tunnel non climatisé, dès qu’on dépasse 30 °C de rayonnement extérieur, la température foliaire grimpe plus vite que la température d’air. Au-delà de 32-35 °C, la viabilité du pollen de tomate chute fortement, ce qui pénalise la nouaison et la qualité du fruit. À partir de 38 °C en sommet de plante, la photosynthèse s’effondre : la plante ferme ses stomates, le calcium ne circule plus, et on voit apparaître les troubles classiques de fin de printemps et d’été — blossom-end rot (cul noir) sur tomate et poivron, vitrification et brûlures de fruits, montée à fleur précoce des laitues, brûlures sur épinard et jeunes pousses, fruits déformés sur courgette et concombre. L’ombrage n’est pas qu’un confort de travail. C’est un outil de pilotage du couple température-rayonnement, au même titre que l’aération et l’irrigation. Sur le plateau aveyronnais (300-800 m), les épisodes de chaleur sont moins longs qu’en Provence mais peuvent monter brutalement entre juin et début septembre. Une intervention bien calée gagne 3 à 5 jours de récolte exploitable par épisode et limite la casse sur les cultures sensibles.
Les trois grandes familles de solutions
1. Blanchiment de la couverture
Application d’un produit blanc directement sur le film (extérieur ou intérieur). Trois grandes options :
- Lait de chaux (chaux hydratée + eau) : option la moins chère, ~40 €/an pour 1 000 m² selon les retours GRAB. Demande au moins 2 passages dans la saison, est facilement délavé par les pluies > 15 mm. Bonne option pour qui veut tester sans engager.
- Argile / Sokalciarbo WP : utilisé en routine par le GRAB d’Avignon depuis 2011. Plus écologique que les peintures de synthèse, bien lessivé par les pluies d’automne (pas de nettoyage à programmer), moins durable cependant que les peintures spécialisées.
- Peintures horticoles d’ombrage (ReduSol, ReduSol Xtra, Ombraflex, Sublimix…) : tiennent toute la saison avec un seul passage en mai-juin. Coût annuel ~140 €/1 000 m² (Ombraflex). Pour la gamme ReduSystems, ReduFuse diffuse la lumière sans la réduire, ReduHeat coupe préférentiellement l’infrarouge thermique (intéressant pour limiter la T° sans pénaliser le PAR), et ReduSol Xtra coupe à la fois PAR et IR (cas de cultures vraiment surexposées).
Dosage de base pour lait de chaux / argile : 25 kg pour 100 L d’eau (ombrage moyen) à 25 kg pour 200 L (ombrage léger), pulvérisé sur film bien sec. Le blanchiment réduit le rayonnement entrant de 30 à 50 % selon le dosage, et fait baisser la température sous abri d’environ 5 °C par rapport à un tunnel non blanchi (mesures GRAB en climat méditerranéen).
2. Filets et voiles d’ombrage
Toile tricotée en polyéthylène, densité d’ombrage de 15 à 75 %, posée à l’extérieur (sur la couverture) ou à l’intérieur (suspendue sous les arceaux). La pose extérieure est plus efficace thermiquement (le rayonnement est arrêté avant d’avoir chauffé l’air interne) mais plus exposée au vent et à l’usure UV. La pose intérieure est plus simple à mettre en œuvre et à retirer, mais une partie du rayonnement a déjà chauffé l’air sous le film. Repères de coût et de pose (essais Produire Bio / GRAB) : 1,15 à 1,25 €/m² de serre pour un filet de qualité maraîchère, durée de vie 5 à 7 ans soit ~230-250 €/an amortissement pour 1 000 m². Pose : environ 1 heure à 3 personnes pour 800 m² de tunnels.
3. Écrans thermiques mobiles
Solution la plus aboutie mais réservée aux serres équipées (mécanisme de déroulage, structure portante). Toiles techniques type Ludvig Svensson Harmony, Tempa, etc. Un écran d’ombrage seul abaisse la T° de jusqu’à 6 °C (mesures CTIFL). Combiné à un écran thermique de nuit, jusqu’à 70 % d’économie d’énergie côté chauffé et un fort lissage des amplitudes thermiques. Sur tunnel froid classique en Aveyron, c’est rarement amorti ; à garder en tête pour les nouveaux investissements de serres multichapelles.
Choisir la densité d’ombrage
La densité (% du rayonnement intercepté) doit être ajustée à la culture et à l’objectif. Trop ombrer pénalise la photosynthèse et fait filer les plants ; pas assez n’évite ni la vitrification ni la chute de pollen.
- 15-25 % : tomate, poivron, aubergine, melon en climat continental modéré. Ombrage léger qui suffit à passer les pics de juin-juillet sans pénaliser la nouaison.
- 30-40 % : tomate en zone très exposée, concombre, courgette sous tunnel bas, fraises remontantes en été.
- 50 % : laitues d’été, jeunes pousses, plants en pépinière, repiquages estivaux. C’est la densité standard pour limiter la montée à fleur des salades sous abri en juillet-août.
- 70 % : uniquement pour des cultures très sensibles (jeunes plants en cours d’élevage) ou des zones de stockage. Trop d’ombrage pour une culture en place.
Règle pratique : ne pas additionner blanchiment + filet sans avoir mesuré. On atteint vite 60-70 % de réduction cumulée, ce qui freine la croissance des cultures à fort besoin lumineux (tomate, poivron, aubergine).
Couleur du filet et qualité spectrale
Au-delà du % d’ombrage, la couleur du filet modifie la composition spectrale de la lumière transmise :
- Blanc / perlé : référence en maraîchage. Diffuse la lumière en gardant un bon ratio rouge/bleu, conserve la photopériode. C’est le choix par défaut pour cultures fruitières.
- Vert : moins cher, mais déforme le spectre (absorbe le rouge utile à la photosynthèse). À éviter sur cultures longues. Acceptable en couvert temporaire (pépinière, stockage).
- Aluminisé / réfléchissant : réfléchit le rayonnement infrarouge vers le ciel, donc effet thermique supérieur à densité d’ombrage égale. Idéal pour les écrans intérieurs mobiles. Plus cher.
- Noir : à réserver à un usage non productif (chemins, abords). Absorbe le rayonnement, chauffe et le restitue par radiation infrarouge sous le filet : contre-productif pour les cultures.
Le filet d’ombrage coulisse grâce a des anneaux sur 2 câbles de chaque coté de la serre.
Effets sur la protection biologique intégrée (PBI)
L’ombrage modifie les conditions de travail des auxiliaires. À retenir avant de poser :
- Phytoseiulus persimilis (acariens prédateurs contre tétranyques) : tolère bien l’ombrage qui maintient une humidité plus haute — favorable.
- Macrolophus pygmaeus (punaise mirides généraliste sur tomate) : la baisse de luminosité et de T° ralentit son installation au printemps. Si lâcher prévu en avril-mai, attendre d’avoir bien installé la population avant de blanchir.
- Encarsia formosa (parasitoïde aleurodes) : sensible à une luminosité trop faible, son taux de parasitisme baisse sous filet > 50 %.
- Bourdons (Bombus terrestris) pour la pollinisation tomate, poivron, aubergine : moins actifs sous filet dense (50 % et +) et sous blanchiment épais. Ouvrir la ruche tôt le matin et compléter manuellement sur les premières semaines après pose si besoin.
Recommandation : poser blanchiment et filets après le bon démarrage des auxiliaires (mai dans le contexte aveyronnais), pas avant.
Quand poser, quand retirer (climat continental Aveyron)
Sur le plateau (300-800 m), repères indicatifs à ajuster à la station météo locale :
- Pose : autour de la 3e semaine de mai, ou dès que les températures sous abri dépassent 35 °C plusieurs jours d’affilée. Ne pas attendre la canicule installée : la pose préventive évite les blocages physiologiques précoces.
- Maintien : tout l’été jusqu’à fin août. Surveiller après chaque pluie significative si on est sur lait de chaux ou argile (repasse à prévoir au-delà de 15-20 mm cumulés).
- Retrait : entre 1re semaine et mi-septembre selon l’année, dès que la lumière devient un facteur limitant pour les dernières mises à fruit. Pour les cultures qui se prolongent (tomate, poivron en récolte d’arrière-saison), retirer plutôt fin septembre pour relancer la maturation.
Compatibilité avec irrigation, brumisation, ventilation
L’ombrage ne remplace pas l’aération — il la complète. Sans ouverture des portes et des aérations, on se retrouve sous filet dans une atmosphère confinée et humide qui favorise oïdium et botrytis. Règle pratique : maintenir l’aération aussi grande qu’avant la pose. Si la serre dispose de brumisation, garder une marge de déclenchement plus tardive (35 °C au lieu de 32 °C) car l’ombrage fait déjà une partie du travail. Vérifier après la pose des filets que le déroulé des goutteurs et l’accès aux vannes ne sont pas gênés.
Tableau de synthèse par culture
| Culture | Densité d’ombrage | Solution recommandée | Période sous Aveyron | Remarque |
|---|---|---|---|---|
| Tomate | 15-25 % | Blanchiment léger (argile) ou filet blanc intérieur | Fin mai à mi-septembre | Au-delà de 30 % : baisse de nouaison et coloration plus lente |
| Aubergine | 20-30 % | Blanchiment standard ou filet 30 % | Mi-juin à fin août | Forte sensibilité aux coups de chaleur en pleine floraison |
| Poivron | 20-30 % | Blanchiment + ventilation forcée | Mi-juin à mi-septembre | Très sensible au blossom-end rot par stress hydrique + chaud |
| Concombre | 30-40 % | Filet blanc ou aluminisé intérieur | Fin mai à fin août | Souffre rapidement au-delà de 35 °C, brûlures de fruits fréquentes |
| Courgette sous tunnel | 30-40 % | Filet blanc intérieur | Juin à mi-août | Souvent associée à un paillage clair pour limiter la T° du sol |
| Fraise remontante | 30-50 % | Filet blanc 30 % en juin, 50 % en juillet-août | Juin à fin août | Au-delà de 30 °C, blocage de la mise à fleur |
| Laitue d’été | 50 % | Filet blanc 50 % intérieur | Mi-mai à début septembre | Évite la montée et l’amertume ; combinable avec arrosage matinal |
| Jeunes pousses, épinard été | 50-70 % | Filet 50 %, doublé en pépinière 70 % | Mi-mai à fin août | Indispensable au-delà de 28 °C sous abri |
| Pépinière de plants | 50-70 % | Filet aluminisé intérieur, retrait à la sortie de pépinière | Toute la saison de production de plants | Réduit le choc thermique au repiquage |
Ce que la FRAB Aura teste actuellement
La FRAB AuRA et son réseau pilotent depuis 2023-2025 des essais comparatifs voile / blanchiment / témoin en plein champ et sous abris, avec un focus sur laitue d’été et solanacées. Les premiers résultats convergent avec les références méridionales : -4 à -6 °C sous filet 30-50 % aux heures les plus chaudes, et un meilleur maintien de la PBI sous filet que sous blanchiment épais. Le sujet reste ouvert sur les effets long terme (qualité gustative, vigueur, parasitisme), avec des questions encore non tranchées : densité optimale par cycle, durée d’exposition, couleur la plus pertinente sur cultures longues.
Sources
- GRAB Avignon — Blanchiment des tunnels (retour d’expérience Sokalciarbo WP depuis 2011)
- GRAB — Fiche technique « Le blanchiment des abris en maraîchage »
- RefBio PACA Maraîchage — Dossier blanchiment des abris (mai-juin 2016)
- RefBio PACA Maraîchage — Dossier blanchiment des abris (mars-avril 2017)
- Produire Bio — Adaptation au changement climatique en maraîchage biologique (coûts pose et amortissement filets)
- Infos Ctifl n°406 — Performance environnementale tomate et concombre sous abri
- CTIFL Balandran — Visite d’essais serre 2025 (ombrage et microclimat)
- ReduSystems — Gamme ReduSol, ReduFuse, ReduHeat (caractéristiques techniques)
- FRAB Auvergne-Rhône-Alpes Bio — Lettre technique maraîchage bio Auvergne n°105 (mai 2026), essais voile / blanchiment
- Groupe technique maraîchage AuRA Bio — Travaux comparatifs ombrage 2023-2025
Article rédigé pour l’APABA par Clotaire. Merci de nous remonter vos retours et observations terrain pour enrichir cette ressource.

