Fiche technique

La taille des cultures : tomates, aubergines, concombres et courgettes

Maraîchage
Pourquoi tailler sous abri : trois objectifs indissociables

La taille des cultures sous tunnel froid pilote conjointement trois leviers : le rendement, le sanitaire et l’ergonomie du chantier de récolte. Sur le rendement, elle oriente la sève vers les fruits commercialisables (équilibre source/puits, calibres réguliers, étalement de la récolte). Sur le sanitaire, elle aère le couvert, abaisse le point de rosée au sein du feuillage et coupe les voies de progression du Botrytis cinerea, de Sclerotinia sclerotiorum et de l’oïdium (Leveillula taurica sur solanacées, Podosphaera xanthii sur cucurbitacées). Sur l’ergonomie, un palissage propre, une zone basse dégagée et des allées lisibles divisent par deux le temps de récolte et limitent la pénibilité, en particulier sur la fin de saison où les plants atteignent 2 m. Règle générale valable pour les cinq cultures : on taille par temps sec et ventilé, idéalement en milieu de matinée (turgescence maximale, ressuyage rapide des plaies), jamais par temps humide ni en soirée — la plaie reste ouverte la nuit et constitue une porte d’entrée directe pour Botrytis. On évacue systématiquement les déchets hors de l’abri, jamais sur l’inter-rang : un foyer de pourriture grise sur tas de feuilles à l’intérieur peut contaminer la culture en moins de 48 h en climat confiné.

Tomate : la plus exigeante, la plus rentable à bien tailler

La tomate indéterminée représente l’essentiel des références abri en bio. Conduite en une tige, palissée sur ficelle clipsée à un crochet en S accroché au fil haut (système Liane / Hortifil), elle se taille toute la saison. Ébourgeonnage : suppression de tous les gourmands axillaires dès qu’ils atteignent 3 à 5 cm. Geste à la main (pincement), sans sécateur sur jeunes pousses tendres : la plaie est plus petite et cicatrise sans saignement. Fréquence : une passe tous les 7 à 10 jours en pleine pousse (mai-juillet), puis tous les 10 à 14 jours. Effeuillage du bas : à partir du début de maturation du premier bouquet, on supprime progressivement les feuilles sous le bouquet en récolte, jamais au-delà — on conserve impérativement les 2 à 3 feuilles juste au-dessus du dernier bouquet noué qui alimentent la grappe. Cible de feuillage actif : 16 à 18 feuilles adultes par plant pendant la phase productive. Coupe au ras de la tige, sécateur désinfecté, jamais d’arrachage qui déchire l’épiderme. Éclaircissage des bouquets : sur variétés grosses (côtelées, type cœur), on laisse 4 à 5 fruits par bouquet sur les premiers bouquets, 5 à 6 ensuite. Sur cocktails et cherries, on n’éclaircit pas mais on peut supprimer le bouquet entier s’il est mal noué ou déformé. Sur cœur de bœuf et grappes lourdes, on supprime les fruits en surnombre au stade petit pois, en gardant les mieux formés sur l’axe principal du bouquet. Étêtage : sous tunnel froid en Aveyron, on laisse généralement monter à 6 à 8 bouquets avant d’arrêter la tête, 2 à 3 feuilles au-dessus du dernier bouquet conservé pour assurer le grossissement final. L’étêtage se programme 50 à 60 jours avant l’arrêt prévu de la récolte (un fruit noué en août sera récolté début octobre). Hauteur de palissage utile : 1,90 à 2,10 m, au-delà la couchette (layering, abaissement progressif de la ficelle) devient pertinente en saison longue.

Spécificités cocktails / cerises

Sur tomates cocktails et cerises, la masse foliaire est plus dense, l’ébourgeonnage doit être plus rapproché (tous les 5 à 7 jours) sous peine d’avoir des gourmands à 15 cm impossibles à supprimer sans plaie béante. L’effeuillage est plus parcimonieux : les bouquets longs (12 à 20 fruits) ont besoin d’ombrage relatif pour éviter les éclatements et le blossom-end rot. On conserve volontiers 20 feuilles adultes.

Concombre : conduite une tige et piège du sur-rendement initial

Le concombre long hollandais sous tunnel froid se conduit sur une tige, palissée sur ficelle, en supprimant toutes les ramifications axillaires. La taille est plus radicale que sur tomate et plus chronophage : 2 passes par semaine en pleine pousse, c’est la norme. Étage 0 à 40 cm (sous la première fleur femelle utile) : on supprime systématiquement toutes les fleurs femelles ET les ramifications. Ces fruits précoces épuisent la plante avant qu’elle ait construit son volume foliaire. Sans cette suppression, on observe couramment une première production de 5 à 8 concombres puis un arrêt de croissance de 15 jours avant la reprise productive. Étage 40 cm jusqu’au fil haut (à 1,80-2,00 m) : on conserve 1 fruit par aisselle ou 1 sur 2 sur la tige principale, on supprime tous les axillaires. Au-dessus du fil : on bascule la tête par-dessus le fil et on laisse retomber 1 à 2 ramifications de descente portant chacune 2 à 3 fruits. Au-delà, on étête. Effeuillage (pas obligatoire) : on enlève les vieilles feuilles du bas au fur et à mesure de la récolte, coupe nette au ras de la tige avec sécateur désinfecté. Cible : pas plus de 20 à 22 feuilles fonctionnelles par plant, sinon l’humidité interne explose et l’oïdium s’installe en 10 jours. Repère de rendement attendu sous tunnel froid bio bien conduit : 2 à 2,5 concombres/m²/semaine en pleine production, soit 25 à 30 fruits/m² sur le cycle.

Aubergine : taille de formation en V (ou Y), puis discipline d’ébourgeonnage

L’aubergine, souvent greffée sous abri, se conduit en charpentières ou en bande palissée. Densité de plantation usuelle en sol : 1,5 à 2 plants/m² (0,40 à 0,50 m sur le rang, 1,20 m entre rangs). Taille de formation : à 30-40 cm de hauteur (3 à 4 semaines après plantation, généralement mi-mai en Aveyron), la plante émet sa première fleur dans la fourche. On supprime tous les bourgeons axillaires sous la fourche, et on conserve 2 branches charpentières formant un V — éventuellement 3 ou 4 sur variétés vigoureuses (forme en candélabre). Palissage (2 techniques) : Palissage par charpentière : chaque charpentière est palissée sur sa propre ficelle, formant un V évasé. Hauteur utile : on étête les charpentières à 1,50 m environ pour les variétés vigoureuses (Violette de Barbentane, Abrivado) en arrêtant la croissance verticale plutôt que de couchage. Palissage par bande : après la taille de formation, palisser avec des ficelles horizontale pour maintenir les aubergines sous formes de buisson, cela permet de réduire le temps de travail, une ficelle sera installée tous les 25 cm. Gestion des relais : sur chaque charpentière, à chaque nœud, un axillaire pousse. On le pince 2 feuilles après le premier fruit formé (relais de production). L’absence de pincement conduit à un encombrement foliaire ingérable en juillet ; la suppression systématique entraîne au contraire une perte de relais productifs et une chute de rendement en août. Éclaircissage des premiers fruits : la première fleur (fleur de fourche) donne souvent un fruit de calibre énorme qui épuise le plant. La couper quand elle est encore au stade bouton ou quand le fruit fait 2-3 cm augmente significativement le rendement total. Les essais GRAB ont toutefois montré un intérêt limité à éclaircir les fleurs secondaires : on s’arrête à la fleur de fourche. Effeuillage : minimal, surtout après installation des fruits — l’aubergine craint le coup de soleil sur fruits exposés (taches blanchâtres irréversibles côté sud). On ne supprime que les feuilles jaunies ou maladies.

Poivron : peu de taille, beaucoup de gestion du feuillage protecteur

Le poivron est la culture où l’on intervient le moins au sécateur, par choix raisonné. Densité abri : 2,5 à 3 plants/m² en double rangs, palissage sur 2 à 4 ficelles par plant (système japonais ou hollandais). Suppression de la fleur couronne : la fleur dite “de couronne” ou “royale” (king flower) émise à la première fourche se supprime systématiquement au stade bouton. Ce geste est le seul vraiment chiffrable en gain : il évite l’épuisement précoce du plant et lance correctement la production. Gain de rendement total mesuré : +10 à +20 % sur la saison. Taille de formation : à la fourche, on conserve 2 à 4 branches charpentières. On supprime ensuite, à chaque nœud, la branche la plus faible des deux issues de la fourche (méthode dite “espagnole” ou “hollandaise”) en gardant systématiquement la plus vigoureuse. Sans cette discipline, le plant développe un port buissonnant non maîtrisable à partir de juillet, avec une chute des calibres et une recrudescence des coups de soleil sur fruits. Palissage : en bande avec ficelles horizontale tous les 25cm. Ébourgeonnage en pied : tous les axillaires sous la première fourche sont supprimés à la plantation et dans les 3 semaines qui suivent. Feuillage : on ne pratique PAS d’effeuillage chez le poivron, sauf feuilles mortes ou malades. Les feuilles sont protectrices contre les coups de soleil sur fruits (sun scald) — taches blanchâtres ou nécroses brunes côté sud-ouest, qui chutent fortement la valeur commerciale. Tunnel froid en Aveyron : risque sun scald net sur poivrons rouges en juillet-août, le couvert foliaire est la première protection.

Courgette sous abri : effeuillage (?) et option palissage

La courgette sous tunnel froid précoce (plantation mars-avril) se conduit différemment de la courgette plein champ : l’effeuillage est systématique sur certaine ferme, et le palissage se fait de plus en plus. Densité : 1,5 plant/m² sur paillage, en rang simple ou en quinconce. Effeuillage (non obligatoire car chronophage) : 1 à 2 passes par semaine à partir de la 4e-5e récolte. On supprime au sécateur désinfecté, au ras de la tige (en laissant un moignon de 1-2 cm de pétiole, qui sèche), la feuille située sous le fruit en récolte et toutes les feuilles vieilles, jaunissantes, traînantes au sol. Objectif : maintenir une “fenêtre” de 5 à 7 feuilles fonctionnelles au sommet de la tige, sous laquelle le sol est dégagé. Cette pratique constitue l’un des leviers prophylactiques les plus efficaces contre Sclerotinia et Botrytis en culture précoce sous abri. Palissage : pratique en progression rapide sous abri. Une seule ficelle par plant, attachée par crochet en S au fil haut. On enroule la tige sur la ficelle au fur et à mesure (1 tour par semaine) et on supprime les feuilles basses. Gains documentés : cycle de récolte allongé de 3 à 4 semaines, baisse de la pression maladies du sol, ergonomie de cueillette nettement améliorée (récolte à hauteur de buste, posture redressée).

Bonnes pratiques transversales : sanitaire, outils, hygiène

Moment de la journée : milieu de matinée, après ressuyage de la rosée et avant les fortes chaleurs. Plaies cicatrisent en 2 à 4 heures par temps sec et ventilé. Choix outil : main nue (pincement) sur jeunes gourmands < 5 cm, sécateur fin et propre au-delà. Sur cultures atteintes ou à risque viral (tomate notamment, vis-à-vis du ToBRFV et du PepMV, virus persistants transmis par simple contact), un sécateur dédié par rang ou désinfection inter-plants. Désinfection : alcool à 70° ou solution de phosphate trisodique 10 % efficace contre Clavibacter michiganensis (chancre bactérien) ; pour les tobamovirus (ToBRFV, ToMV), le lait écrémé ne suffit pas — préférer le phosphate trisodique ou l’hypochlorite à 2 %. Désinfection inter-rangs minimum, idéalement inter-plants en cas de symptômes. Évacuation des déchets : sortie immédiate hors tunnel, jamais d’amas en bout de rang. Compostage à l’écart, ou export. Une feuille effeuillée laissée au sol est un foyer potentiel. Météo : ne jamais tailler par temps humide, avant pluie/orage, ou en fin de journée. Aérer le tunnel le matin avant de tailler, garder ouvert tant que les plaies ne sont pas cicatrisées. Lien avec la PBI : un couvert taillé propre = meilleure circulation des auxiliaires (Macrolophus pygmaeus, Encarsia formosa, Amblyseius swirskii), meilleur dépôt des lâchers, moins de zones refuges pour aleurodes et pucerons. Mouillage du feuillage : irrigation au goutte-à-goutte exclusivement, jamais d’aspersion sur feuillage sous abri. Toute taille faite sur feuillage mouillé = porte ouverte aux maladies fongiques et bactériennes.

Tableau de synthèse : repères par culture
Culture Architecture Hauteur palissage Geste principal Fréquence Point critique
Tomate indéterminée 1 tige 1,90-2,10 m Ébourgeonnage + effeuillage progressif 7-10 j Garder 16-18 feuilles, 2-3 feuilles sur étêtage
Tomate cocktail/cerise 1 tige 1,90-2,10 m Ébourgeonnage rapproché 5-7 j Effeuillage parcimonieux, 20 feuilles
Concombre 1 tige + descente 1,80-2,00 m Suppression axillaires + fruits bas 2x/sem. Pas de fruit sous 40 cm
Aubergine V (2 à 4 charpentières) 1,50 m Taille de formation + pince à 2 feuilles 7-10 j Supprimer fleur de fourche
Poivron 2 à 4 charpentières 1,80-2,00 m Suppression fleur couronne + branche faible 10-14 j Pas d’effeuillage (sun scald)
Courgette abri Libre ou palissée 1,80 m si palissée Effeuillage feuilles basses 1-2x/sem. Coupe nette au sécateur, évacuation
Sources

Article rédigé pour l’APABA par Clotaire. Merci de nous remonter vos retours et observations terrain pour enrichir cette ressource.