Fiche technique

Guide : gérer l’hygrométrie sous abris

Maraîchage
Pourquoi l’hygrométrie pilote tout sous abri

En maraîchage biologique sous tunnel, on n’a pas de fongicide systémique pour rattraper un mildiou ou un foyer de botrytis qui démarre. Le sanitaire repose presque entièrement sur la prophylaxie, et la prophylaxie repose presque entièrement sur le couple température / humidité relative (HR). C’est le levier n°1 : un pilotage fin de l’ambiance permet de désamorcer 80 % des risques cryptogamiques avant qu’ils ne s’expriment, alors que le soufre, le cuivre ou les stimulateurs de défense interviennent uniquement en appui. Le réflexe à intégrer : sous abri, ce n’est pas la HR moyenne sur 24 h qui compte, c’est la durée pendant laquelle la HR dépasse 90 % et la durée d’humectation foliaire (présence d’eau liquide sur les feuilles). Quelques heures par nuit suffisent à enclencher un cycle infectieux, même si la journée est sèche.

Oïdium contre mildiou : deux univers opposés en eau libre

Le piège classique sous tunnel, c’est de gérer l’ambiance comme si tous les champignons aimaient les mêmes conditions. Ce n’est pas le cas. La distinction majeure : les mildious (oomycètes) ont besoin d’eau libre sur la feuille pour germer ; les oïdiums (ascomycètes) n’en ont pas besoin et peuvent même être inhibés par l’eau liquide.

Côté mildiou : eau liquide indispensable
  • Phytophthora infestans (mildiou tomate / pomme de terre) : entre 10 et 25 °C, il suffit de 2 heures d’humectation foliaire pour déclencher une infection. Optimum de germination indirecte (zoospores) entre 10 et 15 °C, optimum mycélien à 23 °C. Sporulation optimale 12 à 18 °C, HR > 90 % requise.
  • Bremia lactucae (mildiou de la laitue) : germination des spores à partir de 3 h d’humectation foliaire, optimum 15 °C, sporulation très fortement augmentée dès que HR > 90 %. La libération des sporanges se fait le matin quand la T° remonte et l’HR chute — c’est le moment critique de l’aération.
  • Pseudoperonospora cubensis (mildiou des cucurbitacées, concombre et melon en tête) : 2 h d’humectation foliaire suffisent dès 20 °C, jusqu’à 6 à 12 h à 10-15 °C. Maximum infectieux vers 25 °C. C’est l’un des plus redoutés en tunnel concombre.
Côté oïdium : sec en surface, mais humidité dans l’air
  • Podosphaera xanthii et Golovinomyces cichoracearum (oïdiums des cucurbitacées) : optimum thermique 20 à 27 °C, HR de l’ordre de 50 à 90 %. Particularité : germination même en l’absence d’eau libre, et les fortes pluies / aspersions lessivent au contraire les conidies.
  • Leveillula taurica (oïdium interne des solanacées, tomate / aubergine / poivron) : optimum 20 à 26 °C, HR optimale 70 à 80 %, infections possibles de 10 à 33 °C. Particularité importante en abri : l’eau libre sur le limbe limite son développement. C’est un pathogène typique de l’ambiance sèche-tiède-fermée.

Conclusion opérationnelle : on ne peut pas optimiser contre les deux en même temps. Il faut caler son ambiance sur le risque dominant du moment, défini par l’espèce cultivée, le stade, et la météo extérieure des 48 h à venir.

Le troisième : Botrytis cinerea

Botrytis cinerea (moisissure grise / pourriture grise) est l’opportuniste qui s’installe sur les plaies (effeuillage, casse, fruits éclatés) dès que les conditions le permettent. Données chiffrées issues d’Ephytia INRAe :

  • Germination des conidies entre 1 et 30 °C, optimum 18 à 20 °C.
  • Contamination effective dès HR ambiante ≥ 90 % pendant 15 h, ou en présence d’eau libre.
  • Inhibition au-delà de 30 °C.
  • Conditions très favorables : 17 à 23 °C avec HR autour de 95 %, exactement ce qu’on retrouve sous tunnel mal aéré, en fin de nuit / petit matin.

Le botrytis sous tomate, c’est presque toujours la conjonction : une plaie d’effeuillage + une nuit à 95 % d’HR sur plusieurs heures. D’où la règle : effeuiller en début d’après-midi, par temps sec et aéré, jamais le matin sur feuillage humide.

Aération : les leviers et les repères opérationnels
Hiérarchiser les ouvrants

Trois leviers, à actionner dans cet ordre selon le besoin :

  • Faîtière : la plus efficace pour évacuer l’humidité et la chaleur (effet cheminée). Indispensable au printemps pour sécher la condensation accumulée sous la voûte.
  • Ouvrants latéraux : régulation fine de l’HR, mais attention au “wind effect” qui dessèche le rang de bordure et favorise oïdium en lisière.
  • Pignons : appoint, utiles pour traverser un tunnel long et casser les zones mortes.
Repères journée type, saison maraîchère active
  • Matin (7 h – 10 h) : moment le plus critique. La T° remonte vite, l’air saturé de la nuit se condense sur tous les organes froids. Ouvrir progressivement la faîtière dès que la T° intérieure dépasse de 2 à 3 °C la T° extérieure, pour évacuer la masse d’air humide. Objectif : sécher le feuillage en moins de 2 h après le lever du soleil — sous le seuil critique de germination des mildious.
  • Mi-journée (10 h – 16 h) : aération maximale par temps chaud (T° > 28 °C dehors). On accepte une HR qui peut descendre à 50-60 %, ce qui pénalise modérément la photosynthèse mais bloque botrytis et mildious.
  • Fin de journée (16 h – 19 h) : refermer avant que la T° intérieure ne descende sous celle du point de rosée, sinon on bascule directement en condensation sur feuillage pour toute la nuit. Le bon réflexe : refermer 1 à 2 h avant le coucher du soleil pour piéger un peu de chaleur, et laisser repartir un peu d’HR contrôlée.
  • Nuit : tunnel fermé l’hiver, partiellement ouvert l’été. À surveiller : la T° de point de rosée. Si la T° des feuilles passe sous le point de rosée, condensation systématique → favorable mildious et botrytis.
Notion de point de rosée à intégrer

Le point de rosée, c’est la T° à laquelle l’air en place devient saturé (HR = 100 %) si on le refroidit sans changer sa teneur en eau. Une masse d’air à 20 °C / 80 % HR a un point de rosée de l’ordre de 16,5 °C : dès que la paroi du tunnel ou la face inférieure d’une feuille passe sous 16,5 °C, on a de l’eau liquide. C’est pour ça qu’une nuit dégagée et fraîche (rayonnement) condense beaucoup plus qu’une nuit couverte et douce, à HR équivalente.

Brumisation et aspersion : levier ou piège selon le contexte
Quand la brumisation est utile
  • Canicule (T° intérieure > 32-34 °C, HR < 40 %) : brumisation en gouttelettes très fines au-dessus du couvert, en milieu de journée, pour faire baisser la T° par évaporation et éviter l’avortement floral en tomate / aubergine.
  • Protection biologique intégrée (PBI) : maintien d’une HR > 65-70 % pour la survie et l’efficacité de Phytoseiulus persimilis, Macrolophus pygmaeus ou Amblyseius swirskii.
  • Forçage levée en pépinière sur jeunes plants peu enracinés.
Quand la brumisation est contre-productive
  • Sur cultures sensibles aux mildious (concombre, melon, laitue) : toute humectation foliaire prolongée > 2 h ouvre la porte à P. cubensis ou B. lactucae.
  • En fin de journée : le feuillage n’a pas le temps de sécher avant la fermeture. À proscrire après 16 h.
  • Pendant la floraison de la tomate : excès d’humidité agglutine le pollen, gêne la déhiscence des anthères et fait chuter la nouaison. La brumisation est tolérée si elle est ciblée allées et structure, pas sur feuillage.
  • Sur tomate / aubergine en pleine pression Leveillula taurica : maintenir une HR modérée (60-70 %) limite l’extension — mais attention, baisser sous 50 % avec wind effect en bordure peut au contraire favoriser le pathogène.
Aspersion au sol vs aspersion au feuillage

 

L’arrosage au sol (goutte-à-goutte, gaines, aspersion basse) est presque toujours préférable : on humidifie la zone racinaire sans mouiller le feuillage, on évite les durées d’humectation problématiques. L’aspersion au feuillage ne se justifie que ponctuellement : rafraîchissement d’urgence par canicule, lessivage d’un dépôt de soufre, ou levée de jeune semis. Si on y a recours, on le fait tôt le matin pour que la dessiccation soit complète avant midi.

Les asperseurs sous abris sont modifiés pour que l’aspersion puisse se faire au dessus des cultures, ici des haricots.

Tableau de synthèse : que faire selon la situation
Contexte Geste recommandé À éviter
Tunnel tomate, nuit à 95 % HR + condensation matinale Faîtière ouverte dès +2 °C delta intérieur / extérieur ; viser séchage feuillage en 2 h Laisser fermé jusqu’à 10 h “pour gagner en chaleur”
Canicule concombre, 35 °C / 30 % HR Brumisation fines gouttes en allées + faîtière ouverte ; effeuillage léger pour aération Brumisation directe sur feuillage en fin d’après-midi
Tomate en floraison, HR ambiante 80-85 % Aération latérale modérée + brassage par circulation d’air ; effeuillage début après-midi Brumisation, aspersion sur feuillage, tout geste mécanique sur feuillage humide
Laitue d’arrière-saison, T° 12-15 °C, nuits humides Fermeture tardive, ouverture précoce, écartement plantation large ; surveillance Bremia visuelle quotidienne Aspersion en fin de journée ; densités trop fortes
Cucurbitacée en pleine pression oïdium (P. xanthii) Soufre micronisé préventif si 18 °C < T° < 28 °C, tôt le matin ; effeuillage feuilles vieilles Soufre par > 28 °C (phyto), aération brutale qui dessèche bordures
Effeuillage tomate planifié Début après-midi, temps sec, tunnel aéré, plaies au plus près de la tige Effeuillage matinal sur feuillage humide ou plaies larges qui cicatrisent mal
Nuit fraîche après journée chaude (point de rosée bas) Refermer 1 h avant le coucher du soleil pour piéger T° ; aération minimale faîtière la nuit si humidité forte Tunnel complètement fermé sur masse d’air saturé
Articulation avec les autres pratiques bio

Quatre pratiques structurantes pour gérer l’hygrométrie :

  • Densité et écartement : un rang de tomates à 50 cm sur le rang fonctionnera très différemment d’un rang à 35 cm en termes de circulation d’air. Pour les cultures à forte biomasse foliaire (concombre, courgette en cordon), prévoir + 10 à 15 % d’écartement par rapport au plein champ pour compenser la moindre ventilation. Il est également préférable d’avoir des rangs très serré mais d’avoir plus d’espace entre rang. Par exemple : Il vaut mieux avoir 1 planche sur 2 vide avec des tomates à 25cm que chaque planche de tomates à 50cm.
  • Effeuillage progressif : sur tomate, effeuiller 1 à 2 feuilles par semaine sous le bouquet en récolte, jamais plus de 3 d’un coup. Toujours en début d’après-midi, temps sec, plaies nettes. C’est probablement le levier prophylactique n°1 contre B. cinerea tige.
  • Choix variétal : intégrer dans la commande de plants les résistances disponibles. Sur tomate, Cf (cladosporiose) est aujourd’hui quasi standard ; sur concombre, résistances P. cubensis et P. xanthii existent (lignées récentes). Sur laitue, suivre les races de Bremia en pression locale et adapter (Bl 16-37+ selon les saisons).
  • Soufre micronisé : reste l’allié principal contre les oïdiums en bio. Fenêtre d’efficacité : T° entre 18 °C (seuil de sublimation) et 28 °C. En dessous de 18 °C : inerte. Au-dessus de 28-30 °C : risque de phytotoxicité (brûlures). Application tôt le matin, dose courante 7,5 à 12,5 g/10 L (soufre mouillable), renouvellement 8 à 10 jours en préventif.
Le réflexe matinal du maraîcher : 3 questions chaque jour

Avant d’ouvrir le tunnel, pendant la tournée du matin, se poser systématiquement :

  • Y a-t-il de l’eau libre sur le feuillage ? (condensation, gouttelettes, eau de pied de plante) → si oui, ouverture faîtière prioritaire, pas d’intervention mécanique tant que le feuillage n’est pas sec.
  • Quelle est la pression dominante sur cette culture aujourd’hui ? Mildiou (cucurbitacée fraîche-humide, tomate après orage) ? Oïdium (tomate / aubergine en série fermée, ambiance tiède sèche) ? Botrytis (plaies fraîches d’effeuillage / récolte) ? → l’ambiance se règle en fonction.
  • Quelle météo demain et après-demain ? Si nuit fraîche à venir avec ciel dégagé → anticiper la condensation, prévoir une ouverture nocturne minimale. Si canicule annoncée → préparer la brumisation et l’effeuillage léger.

L’ambiance sous abri se pilote à la journée, pas à la saison. C’est plus exigeant qu’un raisonnement par traitements, mais c’est le seul vrai outil curatif du maraîcher bio.

Sources

Article rédigé pour l’APABA par Clotaire. Merci de nous remonter vos retours et observations terrain pour enrichir cette ressource.